Le jardin de curé, ou comment j’ai arrêté de séparer le beau du mangeable

Un jardin de curé, dans sa version d’origine, c’est le carré clos derrière un presbytère où poussaient ensemble les légumes du quotidien, les plantes médicinales et les fleurs de l’autel. Pas de zone décorative d’un côté et de zone utile de l’autre : tout dans le même espace, parce que l’espace était limité et que la distinction n’intéressait personne.

J’ai découvert ce modèle dans un livre chiné à une brocante de Kaysersberg, et il a réorganisé ma façon de voir mes six mètres carrés.

Ce qui caractérise un jardin de curé

Quatre traits reviennent dans les descriptions anciennes.

Le plan en croix, d’abord : quatre carrés séparés par des allées qui se croisent, souvent avec un point d’eau au centre. C’est un plan de travail autant qu’un plan symbolique, parce qu’il permet d’atteindre chaque planche sans marcher dessus.

Le mélange ensuite. Des choux à côté des roses, du persil au pied des dahlias, de la sauge entre les deux. Les buis bordaient les allées et les pommiers palissés tenaient les murs.

Troisième trait : la part des simples, ces plantes cultivées pour soigner. Mélisse, sauge, hysope, absinthe, souci. Je m’arrête là, parce que je ne parlerai pas d’usages médicinaux que je n’ai pas vérifiés.

Enfin, la clôture. Un mur ou une haie, qui crée un microclimat et prolonge la saison de plusieurs semaines. Mon mur de garage joue ce rôle sans l’avoir cherché.

allée étroite entre deux planches de culture dans un jardin collectif

Ce que j’en ai gardé

Le mélange, intégralement. J’ai arrêté de reléguer les fleurs comestibles dans une bordure à part pour les intercaler entre les cultures. Les capucines grimpent sur le grillage, la bourrache occupe les trous laissés par les salades montées, les soucis se ressèment partout et je les laisse faire sauf quand ils gênent franchement.

Le résultat, au-delà de l’esthétique, c’est qu’il n’y a plus de surface nue. Un sol couvert se dessèche moins, se tasse moins et se salit moins de mauvaises herbes. Je désherbe deux fois moins qu’avant.

J’ai gardé aussi l’idée d’allée, même réduite à une planche de bois de trente centimètres posée au sol. Elle m’évite de marcher dans les cultures, ce qui était ma troisième erreur de débutante et la plus coûteuse pour le sol.

Les quatre carrés, version six mètres carrés

Le plan en croix suppose de l’espace, et six mètres carrés n’en offrent pas. J’ai transposé l’idée plutôt que la forme : quatre zones plutôt que quatre carrés, séparées par une planche de bois plutôt que par des allées de gravier, avec un arrosoir posé au coin plutôt qu’un bassin au centre.

Chaque zone fait environ un mètre cinquante sur un mètre, ce qui est la dimension maximale pour atteindre le milieu depuis le bord sans poser le pied dedans. C’est la seule contrainte dimensionnelle qui compte réellement, et elle vaut pour tous les potagers du monde.

Ce que j’ai perdu en transposant : la symétrie, qui faisait une partie du charme de ces jardins. Ce que j’ai gagné : de pouvoir déplacer les zones d’une année sur l’autre, ce qu’un dessin de buis taillé interdit.

feuilles duveteuses gris-vert d'une plante de bordure en touffe

Les deux idées que j’ai écartées

Le buis, d’abord. Magnifique, lent, et depuis quinze ans attaqué par une pyrale qui a ravagé les jardins de la région. Planter du buis aujourd’hui en Alsace, c’est s’engager à traiter ou à regarder mourir. J’ai mis du thym rampant en bordure, qui ne fait pas la même chose mais qui se mange.

L’absinthe ensuite. Elle a sa place historique dans ces jardins et elle est très belle, gris argenté, en touffe compacte. Elle est aussi fortement allélopathique : ce qui pousse à moins d’un mètre d’elle pousse mal. Sur six mètres carrés, un mètre de rayon représente la moitié de la surface. J’ai renoncé.

Ce que j’ai lu et ce que je n’ai pas cru

La littérature sur ces jardins mélange l’histoire documentée et une bonne dose de reconstitution romantique. On lit par exemple que chaque plante y avait une signification symbolique précise, ce qui est vrai pour quelques espèces liées à la liturgie et douteux pour les autres. Le chou n’a jamais symbolisé grand-chose.

On lit aussi que ces jardins étaient entièrement cultivés sans aucun intrant, ce qui est exact faute d’alternative à l’époque, et qu’ils produisaient des rendements exceptionnels, ce dont je doute franchement.

Ce qui reste solide quand on enlève la couche décorative : le plan compact, le mélange des usages, la clôture, et l’idée qu’un petit espace bien conçu nourrit une maisonnée. Ces quatre points suffisent à faire un bon jardin. Le reste est du décor.

Sur l’ordre et le désordre

Une chose m’a frappée en regardant des photographies anciennes de ces jardins : ils sont très ordonnés. Le mélange des espèces ne veut pas dire le fouillis. Les planches sont nettes, les allées dégagées, les tuteurs droits.

Mon carré, lui, ressemble à un fouillis en août. Je m’en accommode, mais je ne vais pas prétendre que c’est une fidélité au modèle. C’est de la négligence que le modèle rend présentable.

L’article consacré au jardin de curé retrace l’histoire de cette forme et ses variantes régionales mieux que mon livre de brocante, dont la bibliographie se résume à rien.

Pourquoi ça marche en cuisine

Le vrai effet s’est produit dans l’assiette, pas dans le jardin. Quand les fleurs poussent entre les légumes, on les ramasse en même temps que les légumes. Elles cessent d’être un ingrédient qu’on va chercher exprès pour devenir un ingrédient qui est là.

Depuis que j’ai mélangé, j’utilise trois fois plus de fleurs qu’avant, sans l’avoir décidé. C’est le genre de résultat que je ne savais pas qu’on pouvait obtenir en déplaçant des plantes de deux mètres. Le détail de ce que ce carré produit réellement tient dans un autre billet, et les quantités restent modestes.