Mon jardin gourmand tient sur six mètres carrés

Mon jardin gourmand fait six mètres carrés. C’est une bande de terre coincée entre le mur du garage et la clôture du voisin, avec du soleil de dix heures à seize heures en été et rien du tout entre novembre et février. J’ajoute deux jardinières sur le rebord de la fenêtre de cuisine, qui comptent dans le total parce qu’elles produisent davantage que le mètre carré le plus ombragé du fond.

Six mètres carrés, ça oblige à choisir. Voici comment je choisis.

La règle qui a simplifié mon jardin gourmand

Je ne cultive que ce qui remplit l’une de ces deux conditions : soit je ne le trouve pas au marché, soit la différence de goût entre le mien et celui du marché est flagrante. Tout le reste, je l’achète.

Cette règle a l’air évidente. Il m’a fallu trois saisons pour y arriver, dont deux passées à faire pousser des carottes de qualité médiocre sur un terrain caillouteux, alors qu’un maraîcher de Wintzenheim en vend d’excellentes à deux euros le kilo. J’ai arraché les carottes la quatrième année et je n’ai jamais regretté.

Ce qui reste après application de la règle, chez moi, c’est à peu près une douzaine de plantes.

pots d'herbes aromatiques et bouquet séché sur le rebord d'une fenêtre

Ce qui occupe la place

Les herbes d’abord, qui tiennent sur moins d’un mètre carré et que j’utilise tous les jours : persil plat, ciboulette, thym, sarriette, estragon, deux pieds de menthe en pot enterré pour qu’elle n’envahisse pas tout. La sarriette est celle qu’on oublie et qui change les plats de légumes secs.

Ensuite les salades à couper, semées trois fois par an en lignes serrées. Une poignée récoltée à dix-neuf heures a un croquant que rien d’acheté n’approche.

Puis les fleurs que je mange : capucines, bourrache, soucis. Elles occupent la bordure, elles attirent les pollinisateurs, et elles finissent dans les assiettes. J’ai écrit plus longuement sur ce que je fais des soucis, qui sont les plus généreux des trois.

Enfin deux pieds de tomates cerises, qui ne respectent pas ma règle puisqu’on en trouve partout, mais que je garde pour une raison sentimentale assumée : ma fille les mangeait directement sur le pied quand elle avait six ans.

Ce que j’ai abandonné

Les courgettes. Un seul pied occupait un cinquième de la surface et produisait plus que ce que je pouvais cuisiner. Les pommes de terre, pour la même raison inversée : trop de place pour trop peu de rendement sur une si petite parcelle. Le basilic en pleine terre, qui n’a jamais tenu le coup dans mon coin trop venteux, et qui va très bien en jardinière contre le mur chaud.

Et les fraises. Celles-là me font encore de la peine. Trois ans d’essais, des plants qui filaient en stolons dans tous les sens, et une récolte annuelle d’environ deux cents grammes, dont la moitié pour les limaces.

grappes de tomates cerises rouges et jaunes sur des pieds palissés

Le sol, que j’ai négligé trois ans

Ma terre est lourde, argileuse, collante en mars et dure comme de la pierre en août. Pendant trois ans, j’ai planté dedans sans rien y changer, en mettant les mauvais résultats sur le compte de la météo.

Ce qui a marché, par ordre d’effet : le compost, deux seaux par mètre carré à l’automne, griffés en surface sans retourner. Le paillage, cinq centimètres de tonte séchée ou de feuilles, qui garde l’humidité et nourrit le sol en se décomposant. Et le fait d’arrêter de bêcher, ce qui m’a coûté le plus d’efforts parce que c’est ce qu’on m’avait appris.

Le résultat se voit à la troisième saison, pas à la première. Je dis ça parce qu’on lit beaucoup de promesses de transformation en un an, et que chez moi il a fallu attendre.

Le calendrier, en trois temps

Mars et avril : semis de salades, repiquage des herbes bisannuelles, nettoyage de la bordure à fleurs. C’est le moment où je décide de l’année, et où un plan dessiné à l’avance évite de se retrouver en juin avec deux plantes qui se font de l’ombre.

Mai à septembre : récolte continue. Je coupe les salades au ciseau plutôt que de les arracher, je pince les fleurs fanées des soucis tous les deux jours pour qu’ils repartent, j’arrose au pied tôt le matin.

Octobre à février : il ne se passe presque rien, et c’est bien. Je laisse la bordure monter en graines pour les oiseaux, je couvre le carré de feuilles mortes, et je lis des catalogues de semences en buvant du thé. C’est peut-être le meilleur moment de l’année.

Ce que ça coûte réellement

Les graines, une quinzaine d’euros par an pour tout. Quelques plants de tomates au marché, six à huit euros. Du terreau pour les semis, dix euros le sac qui dure deux ans. Et c’est à peu près tout, puisque le compost vient de la cuisine et le paillage du jardin.

La seule dépense sérieuse a été la première année : outils, arrosoir, voile de forçage, un peu plus de cent euros. Ils servent encore huit ans plus tard, sauf le voile que j’ai déchiré en marchant dessus.

Sur le rendement, pour être honnête

Mes six mètres carrés ne nourrissent personne. Ils fournissent des herbes en continu, des salades trois mois sur douze, des fleurs d’avril à octobre et deux kilos de tomates cerises. Si je comptais le temps passé, le résultat économique serait risible.

Ce que ça change, c’est l’accès. Avoir de la ciboulette à trois mètres de la planche à découper modifie ce qu’on cuisine, tous les jours, sans décision consciente. C’est le seul argument que je défends, et il me suffit. Pour une vue d’ensemble sur les cultures potagères et leurs besoins, les ressources de l’INRAE sont plus sérieuses que mon expérience de six mètres carrés.